De quoi ta vie est-elle faite en ce moment ? Quelles occupations, préoccupations, pensées, inquiétudes, joies, ras-le-bol, aujourd'hui ?

Je suis revenue vivre en Normandie chez mes parents, et je cherche à me réorienter professionnellement. Ma vie est plus faite de ras-le-bol et de remises en question que de pensées sereines en ce moment. Je ressasse une grosse déception professionnelle qui a eu lieu il y a pourtant presque un an déjà ; j'ai du mal à me remettre de mes échecs de 2015 qui a été une année terrible.

Officiellement, j'attends qu'un miracle se produise et que tout s'arrange dans ma vie,
car j'ai l'impression d'avoir déjà fait beaucoup de compromis, concessions et de choses qui me déplaisaient. Officieusement, j'ai beaucoup de projets, tant professionnels que personnels. Je pense aussi toujours à des projets de longue date que je reprends régulièrement mais qui n'ont toujours pas abouti. Tout est difficile à mettre en œuvre en ce moment, j'ai du mal à faire des choses personnelles dans un endroit qui n'est pas à moi et où je n'ai pas d'espace pour moi. Je culpabilise de ne rien faire, je trouve que ça donne une mauvaise image de moi, et de plus je sais que c'est en travaillant sur mes projets personnels que je retrouverai plus de sérénité et de confiance.

Ceci dit, je ne fais pas vraiment « rien » : je viens de terminer un costume pour ma sœur, qui produit son premier spectacle solo de fil-de-fériste. Nous avons travaillé longtemps sur ce projet mais nous avons eu beaucoup de mal à nous comprendre et ce qui aurait pu être l'occasion de faire une vraie création, très personnelle pour elle comme pour moi, a plutôt été un projet boulet qui n'en finissait pas. Résultat, je suis bien contente de passer à autre chose même si l'approche de la première est très excitante et que j'ai hâte de la voir sur scène.

A côté de ça, j'essaie aussi de faire un book de mes réalisations passées - ou d'organiser plusieurs books (couture/costumes/restauration/création textile) suivant la même ligne éditoriale. Je suis partagée entre le plaisir de revoir et de mettre en page les images de mon travail, et une certaine amertume en pensant au temps et à l'amour mis dans ces créations sans jamais avoir été prise au sérieux.

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Ce que Camille voit de sa place à table.

Tu es créatrice-couturière-costumière ? As-tu envie de parler de tes sources d'inspiration, de ce qui t'enchante, te fait rêver, de ce qui t'enthousiasme, te plaît, te donne envie dans ce domaine-là ? Et toi, quelles choses aimerais-tu faire ? Des costumes de spectacle, comme celui pour ta sœur, un univers où tout est possible ? Quelles matières aimes-tu travailler ? Et lesquelles n'aimes-tu pas du tout travailler ? Quel est le moment que tu préfères dans la réalisation d 'une création ? Et celui qui te plaît le moins ?

Je suis costumière de formation. J'ai fait des costumes pour des particuliers et des petites compagnies, mais j'ai plus travaillé en tant qu'habilleuse sur des spectacles. Ce que je préférais, c'était le stress avant un changement rapide de costume pendant les représentations, mais aussi la mise en place dans les loges et sur le plateau pendant la journée. J'adore les stocks de costumes. Pendant un moment, j'ai pensé pouvoir me spécialiser dans la gestion de stocks et espéré travailler à ce poste dans un grand théâtre, mais les places sont très chères.

Évidemment mon maître à penser dans le domaine du costume de spectacle est le merveilleux Léon Bakst. J'aime aussi les costumes contemporains avec des tissus lumineux, des matières nouvelles ; le vêtement de 1910 à 1950 (à peu près), les habits traditionnels. J'ai un faible pour les costumes de danse en général. J'aime un peu tous les tissus, les imprimés surtout, et les tissus enduits. Mon problème c'est que j'ai du mal à couper mes tissus préférés, je ne trouve pas d'idée assez parfaite pour oser les sacrifier. Je les garde et du coup leur fonction est de me rendre contente quand je les vois.

Ce que je n'aime pas du tout travailler ce sont les mousselines et les voiles. Je n'aime pas préparer le tissu, placer le patron, réaliser des choses en plusieurs exemplaires. J'aime couper, épingler, assembler. Les créations que je fais à titre personnel sont très inspirées du monde du costume. Je travaille la matière pour la rendre moins plate, plus narrative, j'essaie que ça corresponde à un univers particulier. Les thèmes qui malgré moi reviennent sans arrêt sont les sirènes, Frida Kahlo, les oiseaux.

J'aime travailler sur des tissus anciens, des vêtements démodés. C'est plus compliqué et plus long qu'en achetant du tissu au mètre, mais le résultat est unique et la matière n'est pas vierge, c'est inspirant.

Un de mes projets est de créer des costumes pour les enfants, pensés comme des costumes de théâtre, des petits costumes uniques correspondant pour chaque collection à un spectacle imaginaire.

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Pantalons de la folle jeunesse de Camille (2001-2005)

Camille - unvoisin.canalblog.com
Camille fabrique des doudous, des "bancals" comme elle les appelle. Celui-ci date de 2009.

Camille - unvoisin.canalblog.com

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Marionnette en cours de réalisation (2009).

Est-ce-que tu as toujours voulu devenir costumière ? Qu'est-ce-qui t'a donné cette envie ? Comment as-tu découvert ce monde-là ? Avais-tu un rapport ou un goût particulier aux vêtements/tissus/costumes/déguisements/motifs/dessin quand tu étais enfant ou adolescente ? As-tu hésité avec une autre destinée au moment de postuler pour des écoles après le bac ?

Depuis toute petite j'ai toujours été très créative. Une institutrice a conseillé à ma mère de m'inscrire aux beaux-arts, j'y suis allée pendant huit ans, le mercredi après-midi. Ça m'a appris des techniques très diverses, mais l'important était la démarche créative personnelle plus que l'excellence technique. J'aimais spécialement tout ce qui était travail en volume et la gravure. Enfant, je me suis beaucoup déguisée, il y avait une grande malle à déguisements dans le grenier chez mes parents avec plein de trucs.

Adolescente, j'adorais les vêtements qui sortaient de l'ordinaire, aux couleurs vives. Quand j'étais en 5e, ma mère m'a fait un pantalon avec les quatre morceaux (un pour chaque côté de jambe, ndlr) de tissus différents : un orange à pois blancs, un à carreaux, un rayé vert et orange et un bleu marine à fleurs. J'allais au collège avec ! L'autre pantalon que j'adorais était un pantalon pattes d'éléphant blanc à gros pois rouges. Au lycée, j'ai appris à coudre. Je me suis fait une belle panoplie de fringues marrantes à cette époque, avec des tissus que j'achetais au marché.

Au collège, je voulais être peintre ou ornithologue (j'ai toujours adoré observer les oiseaux). Au lycée, j'ai hésité entre arts plastiques et arts appliqués. J'ai finalement choisi arts appliqués car à ce moment-là je voulais être styliste. Je ne sais plus trop comment je me suis dirigée vers le costume. J'aimais beaucoup le vêtement mais je ne me reconnaissais pas dans le milieu de la mode ; et à cette époque j'admirais ma grande-sœur qui étudiait en arts du spectacle et évoluait beaucoup dans ce milieu depuis plusieurs années : j'ai (peut-être ?) pris un peu du vêtement et un peu du spectacle, ce qui a donné costumière. J'ai déposé des dossiers dans les établissements qui dispensaient le Diplôme des Métiers d'Arts costumier-réalisateur, j'ai été prise, et voilà.

Je n'ai pas travaillé dans le costume tout de suite après, je suis d'abord partie à l'étranger comme fille au pair plusieurs années. J'ai continué à coudre pendant cette période car les familles pour lesquelles je travaillais ont toujours fait en sorte que j'aie une machine à coudre à disposition.
J'ai travaillé pour une costumière et pour des petites compagnies. Du coup, j'ai découvert le monde du spectacle (de manière professionnelle) très tardivement, et en tant qu'habilleuse. J'aimais beaucoup travailler dans ce milieu, faire en sorte qu'un spectacle ait lieu, connaître le fonctionnement des structures, le régime de l’intermittence, les coulisses des théâtres. Mais en réalité, beaucoup de gens y travaillent quotidiennement sans s'y intéresser, ce n'est pas du tout motivant, l'hypocrisie est reine, l'argent est roi, c'est fatigant.


Je voudrais revenir sur ton expérience de jeune fille au pair : où es-tu partie ? Quel effet est-ce-que ça t'a fait de partir loin de tout ce que tu connaissais, as-tu ressenti une liberté infinie, t'es-tu sentie toute petite dans la grandeur du Monde ? Fait-on des choses (vit-on des choses) qu'on n'aurait jamais osé vivre/faire dans son propre pays ? Quel souvenir gardes-tu de ces expériences ? Es-tu intimement marquée par cette période-là, et si oui, de quelle façon ?

Je suis partie six fois en cinq ans, dans quatre familles, j'ai gardé six enfants. Je rêvais de tour du monde sac au dos, mais le principe de l'au pair m'a tout de même séduite, j'étais nourrie et logée c'était une bonne façon de commencer à voyager. Je me suis sentie plutôt à l'aise, j'étais sûre d'être en train de vivre des trucs vraiment géniaux.

Ma première destination a été Barcelone, j'y ai appris les bases de l'espagnol mais j'ai préféré le catalan, et l'aventure a commencé dans la famille suivante, au Mexique. Vivre hors d'Europe était une première pour moi, je n'ai pas été déçue. Puis en Grèce dans les Cyclades, j'ai vécu mes meilleurs moments de fille au pair. J'ai travaillé trois fois dans cette famille, entre deux j'allais au Mexique, sac au dos cette fois. J'avais une vie toujours en mouvement, j'étais souvent assise dans un avion, côté hublot. A Barcelone par exemple j'emmenais la petite chez son père à Milan ou à Lugano une fois par mois. Quand il n'y avait pas besoin de moi là-bas, j'allais chez ma grand-mère près de Vicenza, je lui faisais la surprise. C'était cool, j'étais à la fois à la disposition des gens et à la fois très libre.

Ma dernière expérience a été très courte car elle s'est mal passée… J'étais retournée au Mexique, dans une famille espagnole : de vrais monstres ! Il a fallu élaborer un stratagème pour organiser ma fuite (!) et aller porter plainte pour la confiscation de mon passeport, ça a pris des semaines et comme on était en pleine affaire Cassez le consulat était partagé entre porter plainte (car un passeport appartient à l'état qui le délivre) ou laisser couler. Ils ont préféré la deuxième option. J'ai pris un appartement, j'ai fait refaire mes papiers, et je suis restée un an (ça c'est une chose que je n'aurais pas faite en France !).

Du coup mon passeport est à mon ancienne adresse mexicaine. Il faudra le refaire bientôt et ça tournera une page de ma vie. Cette période de voyages réguliers est très importante pour moi, j'y pense souvent, elle a été faite de découvertes sur les gens, sur moi, la politique, le fonctionnement du monde, ça influence ma façon de penser actuelle. J'ai beaucoup aimé tous les lieux dans lesquels j'ai vécu, les maisons comme les villes. Je pense au Mexique chaque jour, des petits flashs, des souvenirs anecdotiques me maintiennent quotidiennement dans la nostalgie de ce beau pays. Retourner y vivre est un rêve merveilleux. Pour moi tout est vraiment parfait là-bas, j'ai tout de suite adhéré à la musique, la cuisine, les transports, les odeurs, l'histoire, l'accent.

Je garde le souvenir très tendre de chaque enfant que j'ai gardé -j'entends encore le son de leurs voix, surtout de Claudia qui aura bientôt 14 ans et dont j'ai des nouvelles régulièrement (facebook aidant) et de Léa que je suis revenue garder à plusieurs reprises. J'ai aimé vivre dans ces familles, à chaque fois c'était un milieu et une façon de voir les choses très différents, c'était intéressant de me rendre compte de leurs priorités dans la vie, de ce qui était important pour eux.

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Au Mexique, à Cuernavaca (l'image de droite a été prise trois avant que Camille ne vive dans l'appartement d'en face !)

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A droite, une femme au marché de San Cristobal de las Casas, Chiapas, 2008.

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La photo de droite a été prise à Parikia dans les Cyclades en 2007.

Tu parles de flashs, de souvenirs anecdotiques qui te reviennent un peu tous les jours, tu peux en raconter un ou deux ? Et si jamais ils te reviennent dans des contextes précis de ta vie actuelle, tu peux préciser lesquels ?

Ce sont des petits souvenirs qui reviennent à la moindre occasion, une odeur, une situation, une musique, un sujet d'actualité, tout et n'importe quoi. C'est assez difficile à expliquer du coup.

Par exemple, la semaine dernière les averses à répétition qui s’abattaient sur le jardin m'ont fait penser à ce jour à Campeche, c'était la saison des pluies, il avait plu à torrents pendant des heures puis le soleil et la chaleur étaient revenus et tout avait séché en deux temps trois mouvements. J'étais assise sur un petit muret le long d'une haie de bougainvilliers pour voir passer le défilé des enfants des écoles, les gens arrivaient en masse, c'était l'attraction du jour. A côté de moi deux petits pépés discutaient, l'un dit à l'autre « je n'ai pas pu résister, j'ai pris mon savon et j'ai été me laver dehors sous la pluie ».

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La gare routière de la Mesilla, frontière Mexique-Guatemala côté Guatemala, 2009.


Peux-tu raconter un souvenir d'enfance exquis ?

Un souvenir d'enfance exquis ? J'en ai des tas! Quand j'étais petite nous partions ma grande sœur et moi en vacances en Italie avec mes grands-parents. On prenait le train de nuit Paris-Venise, nous dormions sur les couchettes du bas, moi tête-bêche avec ma grand-mère, ma sœur tête-bêche avec mon grand-père. Ça sentait la cigarette. On s'endormait tout de suite et on ne se réveillait qu'au petit matin. On buvait du café au lait de la thermos marron, et c'était déjà l'heure de descendre à Vicenza. La gare est tout en marbre, avec des fontaines d'eau potable. Mon grand-père me portait pour que je puisse boire. Il faisait beau et chaud, ça sentait l'Italie, ça bruissait l'Italie, c'était le début des vacances.

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Souvenir d'enfance en Italie (1987).

Où peut-on te croiser par hasard ?

Me trouver par hasard : dans le tram.